NutriAfrik

Source : Pinterest

Dans le milieu de la nutrition et de la santé, dans les pays occidentaux, un seul modèle alimentaire s’est longtemps imposé comme référence, pour ses effets bénéfiques sur la santé, au-delà des recommandations nutritionnelles ponctuelles : le régime méditerranéen.

Nombre de collègues afro-descendants, issus du milieu médical et paramédical, pourront en témoigner : ni dans nos pratiques, ni dans nos parcours, nous ne nous y reconnaissons pleinement, que ce soit pour nous-mêmes ou pour les personnes que nous accompagnons. 

Dès lors, une question s’impose : faut-il reléguer nos habitudes et héritages alimentaires à de rares occasions, sous prétexte qu’ils ne seraient pas “suffisamment équilibrés”, et privilégier ce modèle que l’on nous incite à promouvoir tout au long de notre formation, et parfois bien au-delà ?

Source : Pinterest

Le « régime » méditerranéen, la base de l’alimentation saine ?

Depuis des décennies, le régime méditerranéen trône au sommet des recommandations nutritionnelles mondiales: Huile d’olive, poissons gras, légumineuses, vin rouge, etc. Ce modèle est présenté comme LA référence absolue pour prévenir les maladies cardiovasculaires, l’inflammation chronique et le diabète de type 2. Il est porté par des institutions, des médias, des études. Il est, pour ainsi dire, la “norme” en termes d’alimentation équilibrée5.

Et nos aliments dans tout ça ?

Le mil, le sorgho, le manioc fermenté, les feuilles de baobab, le foutou, le dawadawa, les haricots niébé, la bouillie de mil, les sauces ?

Elles sont souvent jugées trop caloriques, trop lourdes, pas assez “saines” et vues parfois comme « sales ».

On les tolère parfois, on les valorise rarement et on les étudie encore moins. Mais la science est en train de changer la donne et ce qu’elle dit devrait nous ouvrir les yeux.

D’ou vient il ?

Le régime méditerranéen, tel qu’on le connaît aujourd’hui, est en grande partie la création d’un seul homme : Ancel Keys, chercheur américain qui, dans les années 1950, a observé que les classes populaires de Naples semblaient épargnées par les maladies cardiaques.

Ses travaux ont abouti à la fameuse étude des Sept Pays (menée en Europe, aux États-Unis et au Japon) qui a démontré le lien entre graisses saturées et maladies cardiovasculaires. Mais voilà ce qu’on oublie souvent : l’étude montrait aussi que le Japon affichait d’excellents résultats. Keys aurait très bien pu promouvoir un modèle alimentaire asiatique.

S’il ne l’a pas fait, c’est en partie par pragmatisme culturel ; il pensait que les Américains adhéreraient plus facilement à une cuisine italienne ou espagnole qu’à une cuisine japonaise.

Les pays méditerranéens d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, pourtant bien réels, ont été largement ignorés. La promotion du régime méditerranéen n’est donc pas un verdict purement scientifique : c’est aussi, comme le reconnaît l’historienne Sarah Tracy, le résultat d’un biais eurocentriste assumé, qui a orienté des décennies de recommandations nutritionnelles mondiales. (De The Food Chain: Should we all eat the Mediterranean way?, 15 Jan 2026)14

Il est plus populairement connu en tant que « régime » (restriction alimentaire visant à exclure certains groupes d’aliments) plutôt qu’ “alimentation” (démarche globale et progressive visant à améliorer durablement ses habitudes alimentaires), qui sera le terme privilégié dans cette analyse. 

Pourquoi l’alimentation « africaine » a-t-elle été si longtemps ignorée ?

La réponse est à la fois scientifique et politique.

Pendant des décennies, la production de connaissances nutritionnelles a été concentrée dans les institutions occidentales, avec pour modèle d’études les populations occidentales.

Les études de recherche sur l’alimentation méditerranéenne (comme l’étude PREDIMED) ont été conduites en Espagne7. Leurs résultats ont été généralisés (comme si ce qui est bon pour un barcelonais était bon pour tout le monde).

Ce parti pris méthodologique a un nom : il s’appelle en anglais “Ethnocentrism Food Préjudice” (ou encore ethnocentrisme alimentaire), un concept qui consiste à juger les pratiques d’autres cultures selon ses propres normes, ce qui mène souvent au rejet d’aliments méconnus et freine l’adoption de régimes plus diversifiés et adaptés (Sustainability Directory, 2024)11.

Source : Recette VegNews.com par SAM DIXON

Et il a des conséquences réelles. Les politiques de santé publique africaines ont souvent été calquées sur des modèles alimentaires étrangers, encourageant les populations à « moderniser » leur alimentation.

Cette modernisation « stratégique » passe souvent par l’adoption des habitudes alimentaires occidentales, l’importation de produits ultra transformés, couplée  à la promotion par les médias de cette alimentation souvent peinte comme plus « civilisée » et « saine ». 

Résultat ? Explosion du diabète de type 2, de l’hypertension et des maladies cardiovasculaires dans les populations africaines. Une tragédie déjà présente, sournoise et silencieuse.

De plus, les alimentations africaines traditionnelles demeurent, à ce jour, largement sous-étudiées dans la littérature scientifique internationale ; tant dans leur diversité que dans leurs effets sur la santé.

Les raisons de ce déséquilibre sont profondes et méritent une analyse à part entière.


La « méditerranéisation » de l’assiette : un néocolonialisme alimentaire ?

Posons la question franchement : quand les autorités sanitaires recommandent aux populations africaines d’adopter le « modèle méditerranéen », que se passe-t-il réellement ?

D’abord, on invalide implicitement des savoirs alimentaires ancestraux. Ensuite, on crée une demande pour des produits importés (huile d’olive, saumon, noix de cajou du commerce) au détriment des productions locales. Et enfin, on génère chez les consommateurs africains (souvent déjà tiraillés entre tradition et modernité) un sentiment de honte vis-à-vis de leur propre cuisine.

Ce processus n’est pas anodin. Il s’inscrit dans une longue histoire de dévalorisation de nos savoirs ancestraux. Appeler cela un néocolonialisme alimentaire n’est pas excessif. C’est nommer une réalité que les études scientifiques récentes viennent désormais contredire avec force.

Les chercheurs de Nature Medicine eux-mêmes, dans l’esprit de leur collaboration tanzanienne, soulignent la nécessité d’approcher ces traditions avec humilité et respect, tout en reconnaissant que la science avait un retard à rattraper sur ces savoirs ancestraux.

Ce que la science dit (et ce qu’elle confirme)

Bien avant les grandes études cliniques, une tendance se dessinait déjà dans les données. Veiga et al. (2016)9 avaient montré que le microbiote des populations rurales africaines et asiatiques est significativement plus riche et plus divers que celui des populations occidentales ; une différence directement liée à l’alimentation.

Source : Nutrimarketing.eu – Digestion bacteria and intestine or gut flora as intestinal bacterium medical anatomy concept as a 3D illustration.

Selon l’étude, en Afrique rurale, les populations consommeraient jusqu’à 120 g de fibres par jour, contre une moyenne de 15 g dans les pays occidentaux. C’est à dire 8 fois plus, c’est ÉNORME !

Ce déséquilibre, déjà documenté il y a près d’une décennie, annonçait des implications profondes pour la santé.

En 2021, Stražar et al. (Nature Communications)2 viennent préciser ce constat en cartographiant un gradient de compositions microbiennes intestinales entre populations rurales tanzaniennes, urbaines tanzaniennes et européennes1

Les populations rurales présentent une abondance accrue de Bacteroidetes, notamment de Prevotella copri, associée à une immunité plus robuste et une meilleure régulation de l’inflammation. 

Ce profil microbien protecteur est directement nourri par les fibres fermentescibles de l’alimentation traditionnelle (mil, sorgho, igname, haricots niébé, feuilles de manioc) que les bactéries intestinales transforment en acides gras à chaîne courte (butyrate, propionate, acétate), véritables régulateurs de l’immunité et de l’inflammation systémique8.

La même année, Temba et al. (Nature Immunology)3 ont sonné l’alarme en sens inverse : les Tanzaniens vivant en ville, consommant davantage d’aliments transformés et moins de fibres, présentent un profil inflammatoire significativement plus élevé que leurs homologues ruraux ; et ce, même en étant considérés comme « en bonne santé ».

Ce phénomène, appelé méta-inflammation ou inflammation métabolique de bas grade, est une inflammation silencieuse qui, sur le long terme, prépare le terrain pour le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires et certains cancers6.

À cela s’ajoute la richesse en aliments fermentés traditionnels. Ghosh et al. (Current Microbiology, 2024)10 ont documenté la diversité microbienne exceptionnelle des aliments fermentés africains (togwa, dawadawa, gari, ogi, fufu, dèguè) dominée par des souches de Lactobacillus plantarum, L. fermentum et diverses levures aux propriétés probiotiques. Ces microorganismes enrichissent la valeur nutritionnelle des aliments et soutiennent activement la santé intestinale de ceux qui en consomment.

Source : Ndudi W. et al. – Journal of Food Measurement and Characterization

C’est dans ce contexte que, en avril 2025, l’étude du Prof. Quirijn de Mast (Nature Medicine)4 est venue mettre un point final au débat. Premier essai clinique randomisé et contrôlé comparant directement un régime d’héritage africain à un régime occidental, mené sur des hommes tanzaniens pendant deux semaines : les résultats montrent des changements rapides et mesurables sur la fonction immunitaire, l’inflammation et la santé intestinale.

Interrogé sur le potentiel transformateur de ces alimentations, le Prof. de Mast a répondu par un « oui » systématique et sans nuance.

Chaque bol de bouillie de mil, chaque portion de haricots, chaque aliment fermenté que vous consommez dans le cadre d’une alimentation équilibrée, nourrit non seulement votre corps, mais les milliards de micro-organismes qui vous protègent. La science n’a pas inventé cela. Elle vient seulement de le confirmer.

La comparaison nutritionnelle : Méditerranéen vs. Africain

Soyons clairs : l’alimentation méditerranéenne est une bonne alimentation. Elle est riche en fibres, en polyphénols, en graisses insaturées. Mais est-elle supérieure à une alimentation africaine traditionnelle ? La réponse est non, et voici pourquoi :

Dans ce tableau, nous avons repris les catégories alimentaires de l’alimentation méditerranéenne, que l’on retrouve également dans les alimentations africaines avec des paramètres jugés bénéfiques pour la santé.

La principale différence réside dans les aliments utilisés, qui varient en raison des conditions climatiques.

De plus, l’adaptation biologique est peut-être l’argument le plus profond. Les populations africaines ont co-évolué avec ces aliments pendant des millénaires. Leur microbiote, leurs enzymes digestives, leur métabolisme ont été façonnés par ces alimentations. Imposer une alimentation méditerranéenne à une personne d’origine subsaharienne, même si elle vit en Occident, c’est ignorer cette réalité biologique fondamentale.

À priori, il n’existe pas une “alimentation africaine” unique : l’Afrique est un continent de 54 pays, riche de plusieurs de cultures, même si certaines racines sont communes. Et comme dit plus haut, l’alimentation méditerranéenne ne prend pas nécessairement en compte l’Afrique du Nord ou le Moyen Orient, qui pourtant fait aussi partie de la Méditerranée.

En conclusion : Il faut remettre la culture à table ! 

La science confirme de plus en plus ce que les cuisines africaines pratiquent depuis des millénaires.

Les alimentations traditionnelles africaines ne sont pas inférieures à l’alimentation méditerranéenne ; elles sont, pour les populations qui y ont une histoire biologique et culturelle, tout aussi protectrices, sinon davantage.

La vraie révolution ne viendra pas d’un super-aliment importé ni d’une recommandation institutionnelle. Elle viendra de nous : dans la façon dont nous choisissons de nous nourrir, dont nous transmettons nos savoirs culinaires, dont nous cessons de hiérarchiser les cuisines du monde sous un prisme occidental.

Concrètement, cela signifie revenir à ce que nos alimentations ont toujours eu de meilleur (céréales entières, légumineuses, aliments fermentés, légumes en abondance, huiles utilisées avec soin (température de cuisson et nombre d’utilisation) et en faire la base, pas l’exception. En fonction de notre situation géographique (en Afrique ou dans la diaspora), l’alimentation méditerranéenne peut compléter, dépanner, inspirer. Mais il n’a pas vocation à remplacer.

Nourrir son corps avec les aliments de sa terre, c’est aussi nourrir son identité, son microbiote et sa santé sur le long terme.

Ce n’est pas un retour en arrière. C’est un ancrage dans son identité profonde.

Références

  1. Temba G.S., Pecht T., Kullaya V.I., et al. (2025). Immune and metabolic effects of African heritage diets versus Western diets in men: a randomized controlled trial. Nature Medicine, vol. 31, pp. 1698–1711. https://www.nature.com/articles/s41591-025-03602-0
  2. Stražar M., Temba G.S., Vlamakis H., et al. (2021). Gut microbiome-mediated metabolism effects on immunity in rural and urban African populations. Nature Communications, vol. 12, article 4845. https://www.nature.com/articles/s41467-021-25213-2
  3. Temba G.S., Kullaya V., Pecht T., et al. (2021). Urban living in healthy Tanzanians is associated with an inflammatory status driven by dietary and metabolic changes. Nature Immunology. https://www.nature.com/articles/s41590-021-00867-8
  4. ZOE Podcast / de Mast Q. & Spector T. (2025). *Can a traditional African diet help protect against inflammation?*ZOE Health. https://zoe.com/learn/the-african-diet-with-prof-quirijn-de-mast
  5. Euronews Health (2025). Move over Mediterranean diet: experts say this East African diet could be key to better health. https://www.euronews.com/health/2025/04/06/move-over-mediterranean-diet-experts-say-this-east-african-diet-could-be-key-to-better-hea
  6. Inside Precision Medicine (2025). Move over Med diet: African diet shown to reduce inflammation.https://www.insideprecisionmedicine.com/topics/patient-care/move-over-med-diet-african-diet-shown-to-reduce-inflammation/
  7. Estruch R. et al. / PREDIMED Study (2013, révisé 2018). Primary Prevention of Cardiovascular Disease with a Mediterranean Diet. New England Journal of Medicine. (Référence de contexte sur le régime méditerranéen.)
  8. Sonnenburg J. & Sonnenburg E. (2019). Gut feelings: the emerging biology of gut–brain communication. Nature Reviews Neuroscience. (Référence sur les AGCC et le microbiote.)
  9. Veiga P. et al. (2016). Gut microbiota, the key for a better diet ? https://www.medecinesciences.org/fr/articles/medsci/full_html/2016/11/medsci20163211p999/medsci20163211p999.html
  10. Ghosh, S., Bornman, C., Meskini, M., & Joghataei, M. (2023). Microbial Diversity in African Foods and Beverages: A Systematic Assessment. Current Microbiology, 81(1), 19. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC10678836/
  11. Sustainability Directory. (s.d.). Ethnocentrism food prejudice. Lifestyle Sustainability Directory. Consulté le 31/03/26, à l’adresse https://lifestyle.sustainability-directory.com/area/ethnocentrism-food-prejudice/resource/1/ 
  12. Fondation FARM. (s.d.). Pesticides et agriculture : comprendre et définir. Consulté le [02/04/26], à l’adresse https://fondation-farm.org/pesticides-agriculture-comprendre-definition/
  13. GEO. (s.d.). Consommation de pesticides dans le monde : où en sommes-nous ? Consulté le [02/04/26], à l’adresse https://www.geo.fr/environnement/consommation-de-pesticides-dans-le-monde-ou-en-sommes-nous-224816
  14. From The Food Chain, BBC : Should we all eat the Mediterranean way?, 15 Jan 2026 https://podcasts.apple.com/be/podcast/the-food-chain/id932498963?i=1000745219503&r=645 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *